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Aux sources de Bioshock [spoilers]

9 Avril 2014 , Rédigé par Samizo Kouhei Publié dans #Réflexions

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Encore (!) un article sur Bioshock, mais il s'agit cette fois d'un article totalement inédit, évoquant à la fois le premier jeu et le fameux roman Atlas Shrugged (dans sa version traduite en français). Attendez vous à des spoilers à la fois sur le jeu et sur le roman.

Dans le premier Bioshock, Ken Levine a mis en lumière un courant philosophique influent dans les pays anglo-saxons : l'objectivisme. Ce dernier repose sur l'idée d'un égoïsme rationnel et de la réalité objective (pour simplifier à l'extrême).

L'instigatrice de cette pensée est Ayn Rand (1905-1982). Cette romancière et philosophe d'origine russe a écrit plusieurs scénarios de film et romans, dont le plus connu est Atlas Shrugged (que l'on peut traduire par "Atlas haussa les épaules"). Ce roman, paru en 1957, manifeste de la pensée objectiviste, est encore aujourd'hui un des livres les plus influents aux Etats-Unis, notamment dans les milieux libertariens (même si Rand rejettait son appartenance au mouvement).

L'histoire est une uchronie : dans un monde qui n'a jamais connu la Seconde Guerre Mondiale, le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt (des mesures économiques et sociales prises pour tenter de combattre la crise de 1929) a entraîné une stagnation de l'économie américaine (en réalité, les effets du New Deal ont été assez mitigés et c'est la mobilisation de l'économie suite à l'entrée en guerre qui a relancé le pays).

Mais le pays reste relativement bien loti par rapport aux autres Etats, qui sont tous devenus des républiques populaires (d'obédience communiste) où les gens meurent de faim. Les personnages principaux sont Dagny Taggart, qui dirige avec son frère la principale compagnie de chemins de fer du pays, et Hank Rearden, un industriel à l'origine d'un métal révolutionnaire, le Rearden Metal. Ces 2 personnages sont confrontés aux manœuvres d'un Etat retors et incompétent (les "pillards") alors que l'économie du pays s'affaisse de jour en jour et que les intellectuels et industriels les plus brillants disparaissent du jour au lendemain. Dans ce contexte difficile, une question reste sans réponse : "Qui est John Galt ?"

Aux sources de Bioshock [spoilers]

La première traduction officielle en français de ce roman date seulement de 2011, sous le nom de La Grève (un titre explicite qui manque du symbolisme du titre original).

C'est à mon avis un roman beaucoup trop long (1200 pages), parfois indigeste (l'objectivisme est présenté au travers d'un monologue de 60 pages !), très caricatural (l'Etat est un ramassis d'incapables aux noms et physiques grotesques qui prétendent oeuvrer pour le bien commun mais s'en mettent plein les poches, tandis que les héros sont des parangons de beauté, d'intelligence et de moralité) et typiquement américain : exaltation de la liberté individuelle et de la recherche du bonheur, rejet de l'interventionnisme étatique (les lois et les impôts, c'est MAL), apologie de l'égoïsme et dénonciation de l'altruisme. L'influence énorme de cet ouvrage aux Etats-Unis et inexistante ailleurs (notamment en France) s'explique sans doute dans cette défense radicale de l'individualisme. Pour autant, certains thèmes peuvent être séduisants, comme le rejet de l'oppression politique et religieuse, la critique de la morale traditionnelle basée sur la famille ainsi que la recherche du bonheur comme but ultime.

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Les analogies entre Rapture et Atlas Shrugged sont nombreuses.

Comme Ayn Rand, Andrew Ryan (qui est d'ailleurs un anagramme à peu de choses près) a fui la Révolution russe et le bolchevisme afin d'arriver aux Etats-Unis, pays de la liberté et des opportunités. Bien que devenu riche, Ryan a été ulcéré par le New Deal et sa démocratie sociale.

A l'instar de John Galt (que Dagny rencontre finalement dans le 3ème acte du livre), Andrew Ryan crée sa cité idéale, regroupant tous les esprits libres voulant se libérer des contraintes de l'Etat et de la morale ("Ni Dieu, ni roi, seulement l'homme" comme l'affirme la banderole dans le phare où le héros arrive au début du jeu). Les 2 personnages se rejoignent sur leur haine des "pillards" et des "parasites" : Etats, religions, profiteurs et fainéants. Une philosophie inculquée à Rapture dès le plus jeune âge (le parc à thèmes "Voyage au coeur de Rapture" que l'on visite dans Bioshock 2, l'école maternelle de Tombeau sous-marin Episode 2) et râbachée sous forme de propagande pour les habitants (au travers d'affiches et de messages diffusés par les enceintes, même en pleine déconfiture).

Dans un discours, Andrew Ryan s'exprime sur l'altruisme en ces mots :

"Quel est le plus grand mensonge de tous ? Quel est le pire outrage fait à l'humanité? L'esclavage? L'holocauste? La dictature? Non. C'est l'outil qui modèle tant de vilenie. L'altruisme".

Les 2 considèrent que le travail est la valeur suprême: John Galt initie une "grève" des esprits innovants (qui se contentent de travaux subalternes pour éviter que leurs travaux soient exploités par les "cannibales", avant de disparaître à Arcadia) tandis que Ryan considère que ce que l'homme a réalisé "à la sueur de son front" doit lui appartenir complètement (et donc a fait "le choix de l'impossible" : Rapture).

Arcadia et Rapture sont 2 utopies (dont l'une des étymologies est "lieu de nulle part") cachées au commun des mortels. Pour autant, si Arcadia est une petite communauté fonctionnelle, Rapture est un projet beaucoup plus démesuré, où une main d'oeuvre plus nombreuse et moins bien formée est nécessaire (même au Paradis, il faut bien quelqu'un pour nettoyer les toilettes, comme le rappelle Fontaine). Notons cependant qu'Andrew Ryan, à l'instar des protagonistes de Atlas Shrugged, ne méprise absolument pas les travailleurs manuels : le savoir-faire d'un plombier est son talent.

Dans les 2 cas, les grands esprits sont à l'origine d'innovations techniques prodigieuses, que ce soit le Rearden Metal ou le moteur mis au point par John Galt dans le roman, ou la construction elle-même de Rapture au fond de l'océan.

Le nom d'Atlas, le révolutionnaire tentant de renverser la dictature de Ryan, vient tout droit de ce roman, tandis que des affiches sur les murs de Rapture, demandent "Qui est Atlas ?" Son apparence en tant que boss final renvoie d'ailleurs à celle de la statue d'Atlas à New York, un des hauts lieux de "pèlerinage" des objectivistes.

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Dans Bioshock, Ken Levine se demande ce que donnerait l'objectivisme appliqué à une cité, notamment dans ses aspects économiques (un laissez faire absolu, un enrichissement personnel sans limites) et politiques (l'Etat réduit à des fonctions régaliennes : police, justice, diplomatie et monnaie). Le résultat montre que l'utopie se transforme rapidement en dystopie : les inégalités sociales de Rapture provoquent la montée en puissance de Frank Fontaine, qui sait exploiter ces tensions à son avantage, mais pas par bonté d'âme. Fontaine développe en effet des activités légales (Fontaine Futuristics, l'Orphelinat des Petites Soeurs) et illégales (la contrebande, à l'instar de Ragnar Danneskjold dans Atlas Shrugged), devient extrêmement riche et avant que Ryan réagisse (après tout il serait en contradiction avec sa défense effrénée de la liberté d'entreprise), il est trop tard. Les querelles entre des egos si développés ne pouvaient qu'entraîner une guerre civile, des abus de pouvoir (Ryan qui fait exécuter ses contradicteurs) et la répression (Sofia Lamb, l'antagoniste de Bioshock 2, est une opposante jetée dans les profondeurs de Perséphone, mais qui a toute l'occasion de montrer que sa philosophie diamétralement opposée à celle de Ryan est aussi néfaste). Si John Galt fustige les "pillards", il a un discours plus modéré. Dans son monologue, il s'adresse à la radio à la population américaine, restée apathique devant la ruine et la famine qui frappent le pays. Il l'incite à se réveiller :

"Le monde que vous désirez peut être atteint. Il existe. Il est réel. Il est possible. C'est le vôtre".

Les esprits si brillants ont plongé dans la folie sous l'influence de l'ADAM (Sander Cohen, même s'il est déjà bien atteint avant l'abus de plasmides) ou dans l'immoralité (Suchong). C'est une virulente critique du message d'Atlas Shrugged où les esprits les plus brillants sont également les plus nobles. Les Petites Soeurs dans le jeu ou de la bombe atomique pour un exemple historique montrent que les progrès scientifiques ne sont pas forcément porteurs d'un monde meilleur.

Là où John Galt l'emporte dans Atlas Shrugged (mais au prix d'un monde complètement en ruines), Andrew Ryan échoue lamentablement dans Bioshock (même si on peut lui reconnaître de mourir pour ses idées).

Pique supplémentaire à l'encontre de l'objectivisme, l'altruisme à l'encontre des Petites Soeurs est au final bien plus récompensée que l'assouvissement absolu et immédiat de ses besoins en ADAM. Le libre arbitre est replacé à sa juste valeur, là où Ryan en offre une version réductrice ("Êtes-vous un homme ou un esclave ?" ) et sa fameuse dernière phrase ("L'homme choisit, l'esclave obéit !").

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Bioshock Infinite : In Comstock we trust [SPOILERS]

7 Avril 2014 , Rédigé par Samizo Kouhei Publié dans #Réflexions

Comme promis, voici un 2ème article autour de Bioshock Infinite. Il s'agit là encore d'une remise à jour d'un ancien article.

Dans mon précédent billet, j'avais parlé du contexte historique et idéologique du jeu, en disant que Columbia se conformait à une certaine vision des premiers temps des Etats-Unis (qui s’accommodait notamment de l'esclavage). Cela passe également par un fort discours religieux, qui sera l'objet principal de cet article.

SPOILERS SUR L'HISTOIRE

La religion occupe une place très importante dans la mentalité américaine. Les premiers migrants venus d'Europe étaient les puritains, des protestants persécutés en Angleterre pour leur vision un peu trop littérale de la religion. Encore aujourd'hui, le discours puritain est encore très influent dans la Bible Belt.

Dans Bioshock, Andrew Ryan rejetait toute religion (au nom de l'avènement de l'individu) tandis que dans Bioshock 2, Sophia Lamb établissait un culte autour d'Eleanor pour mettre en place son utopie collectiviste. Dans Bioshock Infinite, le principal antagoniste est Zachary Hale Comstock, autoproclamé "prophète". On ne sait rien de son passé avant qu'il devienne prophète et pour cause, puisque Comstock n'est autre qu'une version alternative de Booker deWitt, qui par un deuxième baptême, efface son lourd passé. Mais au contraire du mouvement des Born Again Christian qui vise à "renaître" spirituellement par une (re)conversion au christianisme évangélique dans le but d'absoudre une vie d'excès (comme exemples connus on peut citer George W. Bush ou Dave Mustaine), Comstock ne se repent absolument pas de son passé sanglant (massacre de Wounded Knee, brisage de grève au sein de Pinkerton) et exploite ses faits d'arme pour sa propagande personnelle . On peut le voir dans le Hall des Héros et au travers de nombreuses affiches et statues monumentales. Dans l'un des premiers Voxophones, Comstock évoque le baptême (ce qui prend une toute autre signification à la fin du jeu) : "Un homme plonge dans les eaux du baptême et c'est un homme nouveau qui en ressort. Mais qui est donc cet homme qui repose au fond des eaux ? C'est autant un saint qu'un pêcheur jusqu'à ce qu'il se révèle aux yeux des hommes". Il s'agit avant tout de changer d'identité. Comstock se créée une persona de prophète à barbe de patriarche, au visage terrible apparaissant dans le ciel pour frapper les ennemis de Columbia du feu divin.

Bioshock Infinite : In Comstock we trust [SPOILERS]

Comstock a une vision vengeresse de la religion, beaucoup plus marquée par l'Ancien Testament (et son Dieu jaloux et vindicatif) que par le Nouveau Testament (message universaliste et pacifiste de Jésus). S'il envoie le feu de Columbia lors de la révolte des Boxers, c'est pour anéantir les "vipères orientales" et punir la "Sodome inférieure". Dans l'un de ses Voxophones, Comstock affirme :"Le Seigneur pardonne tout, mais je suis juste le Prophète ... je n'ai pas à pardonner". Il prédit la punition des Etats-Unis qui lui ont tourné le dos, non pas par lui mais par Elizabeth (ce qui arrive effectivement dans une des réalités où on assiste au bombardement dans les années 1980 de New York par les zeppelins de Columbia). A l'instar des prophètes qui parsèment l'Ancien Testament, Comstock a reçu la visite des anges (l'archange Columbia) et met en garde contre le "Faux Berger", dont il a prophétisé la venue.

Bioshock Infinite : In Comstock we trust [SPOILERS]

Comme beaucoup de prédicateurs protestants / évangéliques avant lui (et après lui), Comstock détourne la foi des fidèles à son propre avantage idéologique et matériel (voir la banque qu'on visite en fin de jeu). On entre dans Columbia par une église où on voit que Comstock a mis en place sa propre trinité : Mme Comstock prend la place de Marie (sans l'Immaculée Conception mais avec une gestation de 7 jours !) en plus d'être une martyre assassinée par Daisy Fitzroy (la chef de la Vox Populi), Dieu lui-même n'est presque pas nommé dans le jeu mais parle par le biais de son prophète ... et Elizabeth est surnommée l'Agneau (Jésus est surnommé l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde).

Les personnes qui pourraient dévoiler son imposture (le fait qu'il soit stérile et qu'Elizabeth ne puisse être son enfant) sont éliminées (Mme Comstock et les Lutèce). Comstock maintient parfaitement l'illusion de l'utopie par un mélange de propagande et de science avancée. Plus dure sera la chute pour les citoyens de Columbia quand la Vox Populi réussit à mettre la main sur des armes.

Bioshock Infinite : In Comstock we trust [SPOILERS]

Dans son interprétation toute personnelle de la religion, Comstock introduit une dimension "mythologique" à la fondation de Columbia, puisqu'il place la cité sous le patronage de 3 Pères Fondateurs, représentés sous formes de statues grecques, telles des divinités poliades : Thomas Jefferson, George Washington et Benjamin Franklin, munis respectivement des attributs du parchemin, de l'épée et de la clé (les signes servent de mot de passe pour rentrer à Columbia). Comstock met en place une religion civique à l'instar des religions grecque et romaine.

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Bioshock Infinite : Contexte idéologique et politique [SPOILERS]

4 Avril 2014 , Rédigé par Samizo Kouhei Publié dans #Réflexions

Vu que je viens de finir Tombeau Sous-Marin Episode 2, le DLC de Bioshock Infinite, je reviens sur cet épisode avec une version (un peu) remise à jour de mon article de l'ancien blog.

A l'instar des 2 premiers épisodes de la série, Bioshock Infinite s'inscrit dans une réflexion sur l'utopie et la propagande. Cependant, cette réflexion, au coeur des 2 premiers épisodes, cède progressivement le terrain à des thèmes beaucoup plus typés Science-Fiction.

Bioshock Infinite se passe en 1912. A cette époque, les États-Unis du début du XXème siècle n'ont pas grand chose à voir avec l'hyperpuissance qui se confronte à l'URSS durant la Guerre Froide.

A l'époque, les États-Unis sont encore une puissance émergente, le seul pays extra-européen (avec le Japon) à figurer en bonne place dans le concert des Nations. A l'époque, l'Europe est toute-puissante de ses colonies, de sa supériorité technique et intellectuelle (supposée). Le Royaume-Uni est encore la première puissance mondiale, bien que les Etats-Unis étaient en train de leur damer le pion d'un point de vue économique.

On aurait du mal à y croire, mais les États-Unis n'ont pas toujours été la puissance impérialiste que le pays est encore aujourd'hui (en dépit d'un déclin relatif). La doctrine Monroe (1854) du nom du président américain qui l'a édictée, rejette toute intervention européenne en Amérique .... et inversement. Au XIXème s., les Etats-Unis, suite à leur indépendance et à leur extension vers l'Ouest, ont étendu leur territoire au détriment des tribus amérindiennes et des Mexicains.

Les débuts de l'impérialisme américain datent de la présidence de William McKinley (1897-1901). Sa politique se caractérise par un patriotisme économique symbolisé par un renforcement des protections douanières ... mais aussi l'interventionnisme militaire.

Bioshock Infinite : Contexte idéologique et politique [SPOILERS]

La présidence McKinley a jeté les bases du « pré carré » états-unien sur le continent américain. En 1898 éclate la guerre hispano-américaine au cours de laquelle les États-Unis privent les Espagnols de leurs dernières colonies américaines (Cuba, Porto-Rico) et dans le Pacifique (Philippines). McKinley veut également intensifier le commerce américain en Chine avant que la révolte des Boxers (des nationalistes chinois qui s'en prennent violemment aux concessions occidentales qu'ils accusaient de dépecer la Chine) ne l'en empêche. Il ordonne une intervention militaire. Signalons que c'est l'intervention musclée de Columbia pour réprimer l'insurrection chinoise qui a entraîné la rupture des liens de la cité volante avec le gouvernement américain. La démarche de Columbia épouse le jingoïsme, un patriotisme belliqueux et chauvin qui considère que la manière forte est la seule viable pour résoudre les tensions entre États. Jusque là, Columbia symbolisait l'American Way of Life, l'exceptionalisme américain (la conviction que les Etats-Unis sont un pays à part : un pays construit par des immigrés, une ancienne colonie qui s'est libérée seule et s'est tout de suite érigée en démocratie moderne). Columbia est d'ailleurs la personnification des États-Unis jusqu'aux années 20 (où elle est supplantée par la Statue de la Liberté), l'équivalent de Marianne pour la France.

Bioshock Infinite : Contexte idéologique et politique [SPOILERS]

La première heure du jeu brosse donc le portrait idéalisé d'une cité en paix, où les gens sont joyeux, où la foi, la beauté et la science sont célébrés. On déambule ainsi dans une foire vantant les mérites des derniers progrès scientifiques (clairement anachroniques) tels que le Voxophone (pour enregistrer sa voix), les Toniques (octroyant des pouvoirs, à l'instar des Plasmides des 2 premiers Bioshock) ou encore l'aérotram (permettant de circuler sur des rails en plein ciel). La cité elle-même de Columbia est une prouesse scientifique puisque c'est une cité fonctionnelle qui vogue dans le ciel, sans aucune contrainte et presque plus aucune attache (il reste des contacts avec la terre ferme pour certaines marchandises et l'apport en main d'oeuvre très bon marché), à une époque où l'absence de radars et les cieux peu fréquentés ont pu permettre à la cité de couper tous les ponts avec les États-Unis et de disparaître complètement.

La « douche froide » intervient quand le héros est convié à une tombola dont le premier prix consiste à lyncher un couple interracial ! Le choix est court-circuité par la découverte de la marque du faux berger sur la main de Booker, provoquant la première explosion de violence du jeu. Le racisme n'est hélas pas particulièrement choquant dans le contexte américain de l'époque. L'abolition de l'esclavage est certes passée dans les moeurs, mais on oublie souvent que Lincoln lui-même était persuadé de la supériorité supposée de la race blanche sur la race noire. L'un des premiers lieux que l'on visite lors de la chasse à l'homme contre Booker est la maison de l'Ordre du Corbeau, dont les costumes et les motivations font fortement penser au Ku Klux Klan. Ils vénèrent John Wilkes Booth, l'assassin de Lincoln, représenté sur les tableaux décorant leur antre avec des cornes de diable et affublé du surnom de Grand Émancipateur. Un Voxophone découvert dans l'une des pièces de cette société (pas si) secrète révèle que Comstock est persuadé de la mission de la race blanche à guider la race noire vers la civilisation, mais sans la « naïveté » propre au discours colonialiste français de l'époque.

L'un des tableaux du jeu (largement diffusé dans la promo du jeu) résume parfaitement le discours politique de Comstock :

Bioshock Infinite : Contexte idéologique et politique [SPOILERS]

Sur ce tableau, on voit la vénération de la cité pour George Washington, presque divinisé au sein d'une trilogie réunissant également les Pères Fondateurs Benjamin Franklin et Thomas Jefferson. Columbia fait donc une interprétation littérale de l'indépendance américaine : la liberté, certes, mais au profit unique des WASP (White Anglo Saxon Protestants, les premiers émigrants historiques). Les autres peuples, foudroyés par la lumière civilisatrice, sont réduits à des caricatures grimaçantes : Mexicains basanés et crasseux, Irlandais alcooliques, Chinois grimaçants, Juifs difformes, Indiens dépenaillés. Le tableau indique la devise de Columbia : "Pour Dieu et la Patrie", très proche de la devise officielle des Etats-Unis (In God we trust) et le "devoir sacré" de Columbia de repousser les hordes étrangères. Depuis, cette affiche a été reprise au premier degré par le "fameux" mouvement du Tea Party.

Il n'est pas innocent que le Hall des Héros célèbre la répression musclée de la révolte des Boxers (représentés par des hordes de monstres jaunes) et Wounded Knee (1890), la dernière bataille des guerres indiennes où l'armée américaine massacre hommes, femmes et enfants Sioux.

Columbia est une utopie, mais à condition d'être du « bon côté ». A ce titre, la visite du hall du Battleship Bay est évocateur : on arrive du côté des toilettes réservées aux minorités : les sanitaires sont détruits, les murs tagués ... Puis on arrive dans le hall chatoyant, où des bornes automatiques veulent inculquer la morale aux têtes blondes (et c'est le cas de le dire). La présence des Noirs se résume à des domestiques en uniforme, têtes baissées, au milieu d'une foule indifférente à leur présence invisible mais vitale. Les Irlandais (catholiques) constituent l'autre minorité rabaissée à des tâches subalternes.

Bioshock Infinite : Contexte idéologique et politique [SPOILERS]

La Vox Populi (« la Voix du Peuple ») séduit les minorités brimées par la ségrégation et l'exploitation économique de Fink. Le mouvement est mené par Daisy Fitzroy (fille illégitime issue d'un couple interracial, vu son patronyme écossais?). Ses intentions semblent nobles, mais l'accès à des armes (suite à la première divergence scénaristique du jeu) ne tarde pas à montrer la sauvagerie du mouvement. Par ailleurs, la Vox Populi ne tarde pas à devenir une force antagoniste qui possède les mêmes unités que les forces régulières de Columbia ... avec des habillages différents !

Dans le prochain article à venir sous peu, je reviendrais sur la critique de l’extrémisme religieux.

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Bioshock : La déconstruction de l'utopie

25 Novembre 2013 , Rédigé par Samizo Kouhei Publié dans #Réflexions

CET ARTICLE CONTIENT DES SPOILERS SUR LA SERIE

Si Bioshock a autant plu, c'est notamment grâce à son background très intéressant, s'appuyant sur des courants de pensée du XXème siècle, que les 3 jeux sortis à ce jour s'évertuent à déconstruire. 

L'Utopie est le titre d'un livre d'un humaniste anglais, Thomas More. C'est un mot qu'il a créé pour désigner la représentation d'une réalité idéale et sans défaut. Il peut s'agir un régime politique qui gouvernerait parfaitement les hommes), d'une société parfaite ou encore d'une communauté d'individus vivant en harmonie.Ce terme est composé de la préposition négative grecque ou et du mot topos qui signifie lieu. Le sens d'utopie est donc, approximativement, « sans lieu », « qui ne se trouve nulle part ». Dans une autre édition, Thomas More donne un autre titre à son ouvrage :Eutopia. Ce second néologisme ne repose plus sur la négation ou mais sur le préfixe eu, que l'on retrouve dans euphorie et qui signifie bonEutopie signifie donc « le lieu du Bon ».

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

 Dans son Utopie (1516), More raconte, sous la forme du récit d'un voyageur, comment un certain Utopus s'est emparé d' une terre qui tenait au continent et lui a donné son nom. Il y implanta une civilisation qui dépassa rapidement ses voisines. Ensuite, il a fait couper un isthme et "la terre d'Abraxa devint ainsi l'île d'Utopie". Utopus a voulu rendre le territoire difficile d'accès pour en faire un lieu réservé, ce qui rappelle la construction de Rapture sous l'Océan atlantique, afin d'échapper aux 2 superpuissances que sont les Etats-Unis et l'URSS. Columbia se distingue un peu, car c'était au départ une vitrine technologique et idéologique des Etats-Unis de la fin du XIXème siècle, avant que l'intervention musclée dans la répression de la Révolte des Boxers ne dévoile les intentions bellicistes de la cité volante, derrière la façade riante et colorée. Dès lors, Columbia s'isole complètement des Etats-Unis.

Le genre de l'utopie s'est développé au cours des 2 siècles suivants, de l'Eldorado de Voltaire (dans Candide) à la Cité du Soleil de Tommaso Campanella. Pour échapper à la censure, ces écrits présentent des pays imaginaires, et prennent la forme de récits de voyage (comme T. More) ou de contes philosophiques (Candide).

Dans la deuxième moitié du XVIIIème s., en plein mouvement des Lumières, la critique politique et sociale sort du giron de la fantaisie pour intégrer le champ philosophique. Dans son Contrat Social, Rousseau développe l'idée que le peuple est souverain, et que l'intérêt général doit l'emporter. Les idées de Rousseau ont été une des bases de la Révolution française, en réaction à l'absolutisme de droit divin qui avait cours dans la majorité des Etats de l'époque. Pour autant, Rousseau reconnaît que "S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes." La démocratie aujourd'hui plus largement répandue, est en quelque sorte un compromis (« le moins pire des régimes » selon W. Churchill), car l'égalité parfaite ne peut exister, sinon en coupant (littéralement) les têtes qui dépassent.

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

Entre 1848 et 1930, parallèlement à l'avènement en Occident de régimes démocratiques et capitalistes, on assiste à l'émergence d'idéologies contestataires, telles le communisme ou le fascisme. Il s'agit dans les 2 cas de l'avènement d'une nouvelle société, d'un homme nouveau. Le "contrat social" repose sur l'élimination (physique s'il le faut) de l'ennemi, « supérieur » (le bourgeois) ou « inférieur » (le Juif). L'utopie, entre temps, s'est mué en projet de société, pas forcément généreux. Si le communisme se voulait le paradis des travailleurs (en théorie du moins), on ne peut évidemment pas en dire autant du nazisme, qui fut aussi criminel en théorie qu'en pratique.

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

Andrew Ryan a basé son utopie sur l'objectivisme, une philosophie développée par Ayn Rand, et qui fait la promotion de l'individualisme, le progrès et la libre entreprise, libérés de toute contrainte étatique ou morale. Sofia Lamb prend le contrepied total du premier maître de Rapture en mettant en avant le collectivisme, soit la négation de l'individualisme au profit du groupe. Sofia Lamb met en avant la "Famille". Pour autant, rien ne dit qu'elle soit communiste, contrairement aux accusations de Ryan qui la traite de "bolchévique".

Ryan a choisi de créer son utopie, complètement coupée du monde, dans le but d'accueillir les scientifiques et artistes bridés par les Etats, l'Eglise et les « parasites », les "faibles" qui tirent les "génies" vers le bas. En dehors de la fabuleuse descente en bathysphère qui précède l'entrée dans Rapture, la visite de l'exposition « Voyage vers la Surface » dans le 2ème épisode résume clairement sa pensée. Sofia Lamb, dans Bioshock 2, profite de la mort de Ryan (et de Fontaine) pour devenir la chef incontestée de Rapture. En réaction à l'individualisme promu par Ryan, elle oppose la collectivité. Mais ce faisant, elle développe autour d'elle un culte de la personnalité, prenant la forme d'un culte religieux.

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

 L'effondrement du Rapture de Ryan repose sur plusieurs facteurs :

  • L'enivrement du pouvoir : Afin de garder son pouvoir, Ryan s'est mué en un de ces tyrans qu'il a fui (il vient d'URSS), faisant éliminer ses opposants, ou en les jetant en prison, se créant ainsi des ennemis jurés (Fontaine pour la contrebande, puis Lamb pour ses opinions politiques, qui n'aurait pas réussi à prendre le pouvoir si Ryan n'en avait pas fait une martyre). Il s'est complètement aliéné ses quelques soutiens restants (qui ont tenté de l'éliminer). Ryan. Dans une utopie, toute velléité doit être étouffée au nom de l'intérêt général. Pour éviter toute contradiction avec sa promotion de l'individualisme, Ryan a conceptualisé « la Grande Chaîne » en guise de contrat social : une addition des intérêts individuels pour un intérêt commun : Rapture. L'idéologie de Ryan rejette tout assistanat, même si évidemment tout le monde ne peut pas faire fortune (Fontaine fait remarquer avec malice dans un de ses mémos qu'il faut bien quelqu'un pour nettoyer les toilettes …). Mais l'appât du gain, quand il se mêle d'ambition personnelle, est un danger pour Ryan, ce qui l'a obligé à renier ses principes et à torturer / éliminer les dissidents. On peut considérer qu'il n'a pas su prendre la mesure des contestations (au nom de la liberté individuelle totale), au risque de réagir trop tardivement et de manière disproportionnée : Fontaine a réussi à monter sa propre armée de Chrosomes et à devenir extrêmement influent par le contrôle de l'ADAM, la contrebande et ses actions "caritatives", Lamb a constitué son culte en prison.

  • L'amoralité : Délivrés de toutes contraintes, les hôtes de Rapture ont basculé dans la folie furieuse, du docteur Steinman (le chirurgien fou) à Sander Cohen (dont l'art témoigne d'un goût pour le macabre et la folie). Le docteur Suchong représente la science dans toute sa froideur (si bien que sa mort lors d'une expérience est applaudie par les joueurs), tandis que Tenenbaum et Alexandre s'amendent, mais après des expériences violant toute éthique. Le joueur est le témoin éberlué du basculement de Rapture dans le chaos, tandis que Ryan, même aux portes de la mort, n'exprime aucun regret sur la faillite de son projet et sur les dérapages. D'après un mémo audio, il a d'abord désapprouvé le projet « Petites Soeurs », jusqu’à ce qu'il voit la manne financière que cela pouvait lui rapporter.

  • L'ADAM : l'élément pertubateur surnaturel qui a embrasé les tensions économiques (faillite des banques) et sociales (il y a des quartiers pauvres de Rapture). Les effets secondaires de cette drogue et les revenus que génère son trafic ont été l'étincelle qui a définitivement plongé Rapture dans le chaos. Dans la première partie du Tombeau sous-marin, on découvre que les Chrosomes sont d'abord circoncis au magasin Fontaine, coulé en représailles des exactions de Fontaine.

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

Si ses intentions de départ ne sont pas claires, on se rend compte au fil de Bioshock 2 que Sofia Lamb est une sociopathe, qui cache derrière son discours collectiviste son intention de briser tout désir personnel, une sorte d'expérience psychologique à l'échelle d'une ville (voire du monde extérieur). Sa formation en psychologie n'est sans doute pas innocente dans sa réussite à manipuler les foules. Là où ils pourchassaient le héros pour une récompense dans le premier épisode, les Chrosomes obéissent aveuglément à Lamb dans le 2ème épisode, sincèrement convaincus qu'elle va sauver Rapture. On assiste ainsi à des scènes de dévotion, des autels devant les bouches d'où sortent les Petites Soeurs. Un des affrontements-clés de Bioshock 2 a lieu contre le "Père" Wales, dans son église. Inutile de chercher toute trace d'ordination, sa conversion au ministère de la foi repose sur une substitution des figures chrétiennes par Sofia Lamb et Eléanor, érigée en Messie de Rapture.

Le discours de Lamb s'écroule de lui-même au fil du jeu, surtout si on choisit d'épargner les Petites Soeurs et les différents personnages normaux croisés : son ressentiment envers le joueur, désigné comme une malfaisance, paraît infondé. Vers la fin du jeu, elle semble abandonner toute morale, puisqu'elle n'hésite pas à étouffer sa propre fille quand elle voit qu'elle s'écarte de son conditionnement idéologique. Une des fins du jeu permet de lui démontrer toute la vacuité de son utopie, en la faisant spectatrice de l'effondrement de Rapture et de son dessein.

Bioshock : La déconstruction de l'utopie

Bioshock Infinite change la donne puisqu'on débarque en pleine gloire de cette utopie bâtie au nom de l'exceptionnalisme américain. Cette idée a été théorisée par le français Alexis de Tocqueville, un penseur politique français du XIXème siècle, qui est le premier à avoir réfléchi et écrit sur la toute jeune démocratie américaine. Il considère que les Etats-Unis sont un pays "exceptionnel" (dans le sens d' "unique") car c'est la première colonie à s'être émancipée, le premier pays à être devenu directement une république, un pays construit uniquement par ses immigrés (au détriment de plus en plus grand des habitants historiques, les Amérindiens). Encore une fois, l'utopie de Columbia repose sur l'exclusion d'un groupe (les non WASP), voire l'élimination physique des ennemis (la "Sodome inférieure"). L'élément pertubateur repose sur un élément surnaturel : l'utilisation des failles par Booker deWitt et Elizabeth permet à la Vox Populi de renverser l'ordre établi. La Vox Populi ne vise pas vraiment à l'utopie, car très rapidement ses intentions anarchistes apparaissent. La mort de leur chef Daisy Fitzroy (qui tombe vite le masque quand elle veut assassiner froidement un enfant de Fondateur, considéré comme de la "chiendent") ne décourage pas ses sbires, démunis de chef, et qui saccagent tout, sans chercher à améliorer la situation des exclus qu'ils prétendaient défendre.

Bioshock, plus qu'une simple série de FPS, est une critique de l'utopie, qui bascule forcément dans l'horreur une fois en application, victime de ses propres contradictions et parce qu'elle se mêle toujours d'intérêt personnel. Bioshock Infinite continue sur cette lancée, même si la satire politique passe au second plan face aux failles temporelles et à la physique quantique.

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