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Aux sources de Bioshock [spoilers]

9 Avril 2014 , Rédigé par Samizo Kouhei Publié dans #Réflexions

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Encore (!) un article sur Bioshock, mais il s'agit cette fois d'un article totalement inédit, évoquant à la fois le premier jeu et le fameux roman Atlas Shrugged (dans sa version traduite en français). Attendez vous à des spoilers à la fois sur le jeu et sur le roman.

Dans le premier Bioshock, Ken Levine a mis en lumière un courant philosophique influent dans les pays anglo-saxons : l'objectivisme. Ce dernier repose sur l'idée d'un égoïsme rationnel et de la réalité objective (pour simplifier à l'extrême).

L'instigatrice de cette pensée est Ayn Rand (1905-1982). Cette romancière et philosophe d'origine russe a écrit plusieurs scénarios de film et romans, dont le plus connu est Atlas Shrugged (que l'on peut traduire par "Atlas haussa les épaules"). Ce roman, paru en 1957, manifeste de la pensée objectiviste, est encore aujourd'hui un des livres les plus influents aux Etats-Unis, notamment dans les milieux libertariens (même si Rand rejettait son appartenance au mouvement).

L'histoire est une uchronie : dans un monde qui n'a jamais connu la Seconde Guerre Mondiale, le New Deal du président Franklin Delano Roosevelt (des mesures économiques et sociales prises pour tenter de combattre la crise de 1929) a entraîné une stagnation de l'économie américaine (en réalité, les effets du New Deal ont été assez mitigés et c'est la mobilisation de l'économie suite à l'entrée en guerre qui a relancé le pays).

Mais le pays reste relativement bien loti par rapport aux autres Etats, qui sont tous devenus des républiques populaires (d'obédience communiste) où les gens meurent de faim. Les personnages principaux sont Dagny Taggart, qui dirige avec son frère la principale compagnie de chemins de fer du pays, et Hank Rearden, un industriel à l'origine d'un métal révolutionnaire, le Rearden Metal. Ces 2 personnages sont confrontés aux manœuvres d'un Etat retors et incompétent (les "pillards") alors que l'économie du pays s'affaisse de jour en jour et que les intellectuels et industriels les plus brillants disparaissent du jour au lendemain. Dans ce contexte difficile, une question reste sans réponse : "Qui est John Galt ?"

Aux sources de Bioshock [spoilers]

La première traduction officielle en français de ce roman date seulement de 2011, sous le nom de La Grève (un titre explicite qui manque du symbolisme du titre original).

C'est à mon avis un roman beaucoup trop long (1200 pages), parfois indigeste (l'objectivisme est présenté au travers d'un monologue de 60 pages !), très caricatural (l'Etat est un ramassis d'incapables aux noms et physiques grotesques qui prétendent oeuvrer pour le bien commun mais s'en mettent plein les poches, tandis que les héros sont des parangons de beauté, d'intelligence et de moralité) et typiquement américain : exaltation de la liberté individuelle et de la recherche du bonheur, rejet de l'interventionnisme étatique (les lois et les impôts, c'est MAL), apologie de l'égoïsme et dénonciation de l'altruisme. L'influence énorme de cet ouvrage aux Etats-Unis et inexistante ailleurs (notamment en France) s'explique sans doute dans cette défense radicale de l'individualisme. Pour autant, certains thèmes peuvent être séduisants, comme le rejet de l'oppression politique et religieuse, la critique de la morale traditionnelle basée sur la famille ainsi que la recherche du bonheur comme but ultime.

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Les analogies entre Rapture et Atlas Shrugged sont nombreuses.

Comme Ayn Rand, Andrew Ryan (qui est d'ailleurs un anagramme à peu de choses près) a fui la Révolution russe et le bolchevisme afin d'arriver aux Etats-Unis, pays de la liberté et des opportunités. Bien que devenu riche, Ryan a été ulcéré par le New Deal et sa démocratie sociale.

A l'instar de John Galt (que Dagny rencontre finalement dans le 3ème acte du livre), Andrew Ryan crée sa cité idéale, regroupant tous les esprits libres voulant se libérer des contraintes de l'Etat et de la morale ("Ni Dieu, ni roi, seulement l'homme" comme l'affirme la banderole dans le phare où le héros arrive au début du jeu). Les 2 personnages se rejoignent sur leur haine des "pillards" et des "parasites" : Etats, religions, profiteurs et fainéants. Une philosophie inculquée à Rapture dès le plus jeune âge (le parc à thèmes "Voyage au coeur de Rapture" que l'on visite dans Bioshock 2, l'école maternelle de Tombeau sous-marin Episode 2) et râbachée sous forme de propagande pour les habitants (au travers d'affiches et de messages diffusés par les enceintes, même en pleine déconfiture).

Dans un discours, Andrew Ryan s'exprime sur l'altruisme en ces mots :

"Quel est le plus grand mensonge de tous ? Quel est le pire outrage fait à l'humanité? L'esclavage? L'holocauste? La dictature? Non. C'est l'outil qui modèle tant de vilenie. L'altruisme".

Les 2 considèrent que le travail est la valeur suprême: John Galt initie une "grève" des esprits innovants (qui se contentent de travaux subalternes pour éviter que leurs travaux soient exploités par les "cannibales", avant de disparaître à Arcadia) tandis que Ryan considère que ce que l'homme a réalisé "à la sueur de son front" doit lui appartenir complètement (et donc a fait "le choix de l'impossible" : Rapture).

Arcadia et Rapture sont 2 utopies (dont l'une des étymologies est "lieu de nulle part") cachées au commun des mortels. Pour autant, si Arcadia est une petite communauté fonctionnelle, Rapture est un projet beaucoup plus démesuré, où une main d'oeuvre plus nombreuse et moins bien formée est nécessaire (même au Paradis, il faut bien quelqu'un pour nettoyer les toilettes, comme le rappelle Fontaine). Notons cependant qu'Andrew Ryan, à l'instar des protagonistes de Atlas Shrugged, ne méprise absolument pas les travailleurs manuels : le savoir-faire d'un plombier est son talent.

Dans les 2 cas, les grands esprits sont à l'origine d'innovations techniques prodigieuses, que ce soit le Rearden Metal ou le moteur mis au point par John Galt dans le roman, ou la construction elle-même de Rapture au fond de l'océan.

Le nom d'Atlas, le révolutionnaire tentant de renverser la dictature de Ryan, vient tout droit de ce roman, tandis que des affiches sur les murs de Rapture, demandent "Qui est Atlas ?" Son apparence en tant que boss final renvoie d'ailleurs à celle de la statue d'Atlas à New York, un des hauts lieux de "pèlerinage" des objectivistes.

Aux sources de Bioshock [spoilers]

Dans Bioshock, Ken Levine se demande ce que donnerait l'objectivisme appliqué à une cité, notamment dans ses aspects économiques (un laissez faire absolu, un enrichissement personnel sans limites) et politiques (l'Etat réduit à des fonctions régaliennes : police, justice, diplomatie et monnaie). Le résultat montre que l'utopie se transforme rapidement en dystopie : les inégalités sociales de Rapture provoquent la montée en puissance de Frank Fontaine, qui sait exploiter ces tensions à son avantage, mais pas par bonté d'âme. Fontaine développe en effet des activités légales (Fontaine Futuristics, l'Orphelinat des Petites Soeurs) et illégales (la contrebande, à l'instar de Ragnar Danneskjold dans Atlas Shrugged), devient extrêmement riche et avant que Ryan réagisse (après tout il serait en contradiction avec sa défense effrénée de la liberté d'entreprise), il est trop tard. Les querelles entre des egos si développés ne pouvaient qu'entraîner une guerre civile, des abus de pouvoir (Ryan qui fait exécuter ses contradicteurs) et la répression (Sofia Lamb, l'antagoniste de Bioshock 2, est une opposante jetée dans les profondeurs de Perséphone, mais qui a toute l'occasion de montrer que sa philosophie diamétralement opposée à celle de Ryan est aussi néfaste). Si John Galt fustige les "pillards", il a un discours plus modéré. Dans son monologue, il s'adresse à la radio à la population américaine, restée apathique devant la ruine et la famine qui frappent le pays. Il l'incite à se réveiller :

"Le monde que vous désirez peut être atteint. Il existe. Il est réel. Il est possible. C'est le vôtre".

Les esprits si brillants ont plongé dans la folie sous l'influence de l'ADAM (Sander Cohen, même s'il est déjà bien atteint avant l'abus de plasmides) ou dans l'immoralité (Suchong). C'est une virulente critique du message d'Atlas Shrugged où les esprits les plus brillants sont également les plus nobles. Les Petites Soeurs dans le jeu ou de la bombe atomique pour un exemple historique montrent que les progrès scientifiques ne sont pas forcément porteurs d'un monde meilleur.

Là où John Galt l'emporte dans Atlas Shrugged (mais au prix d'un monde complètement en ruines), Andrew Ryan échoue lamentablement dans Bioshock (même si on peut lui reconnaître de mourir pour ses idées).

Pique supplémentaire à l'encontre de l'objectivisme, l'altruisme à l'encontre des Petites Soeurs est au final bien plus récompensée que l'assouvissement absolu et immédiat de ses besoins en ADAM. Le libre arbitre est replacé à sa juste valeur, là où Ryan en offre une version réductrice ("Êtes-vous un homme ou un esclave ?" ) et sa fameuse dernière phrase ("L'homme choisit, l'esclave obéit !").

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